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Date de création : samedi 23 juillet 2016, 13:30
Livre non acquis TITRE : Une archéologie du toucher, (philosophie). AUTEUR : Daniel Heller Roazen . Photographe : . ÉDITEUR : Seuil. Date d'édition : 13/10/2011. Réédition : Lieu d'impression : Paris, France. LANGUE : français. FORMAT : 1 volume complet, _ cm., de 432 pages. ISBN : EAN 9782020908153 Droits : réservés. Crédit photographique : Le CFDRM. Identifiant : http://www.cfdrm.fr Numéro d'archives : RELIURE : ILLUSTRATIONS : _ ?. ETAT : bon et complet BIOGRAPHIE & THÈME : philosophie. POIDS : gr. Résumé : |
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Description
: Que veut dire se sentir vivant ? C’est à cette question que répond Daniel Heller-Roazen en faisant l’archéologie d’un seul sens : ce « toucher intérieur, par lequel nous nous percevons nous-mêmes ». Aristote fut sans doute le premier à définir cette puissance de l’âme. Après lui, beaucoup d’autres s’efforcèrent de définir et de redéfinir cette curieuse sensation. Les philosophes de l’Antiquité, les penseurs musulmans, juifs et chrétiens du Moyen Âge ont tous étudié une faculté qu’ils appelaient le « sens commun ». De Montaigne et Francis Bacon à Locke, Leibniz et Rousseau, de la médecine du XIXe siècle à Proust et Benjamin, les auteurs modernes ont fait écho, consciemment ou non, à ces diverses traditions, en explorant la perception que tout être sensitif a de sa vie. Une archéologie du toucher reconstitue l’histoire de cette perception. Sensation et conscience, sommeil et réveil, esthétique et anesthésie, perception et aperception prennent ici un sens nouveau.
Daniel Heller-Roazen est professeur de littérature comparée à l’université de Princeton.
Bibliographie : Livre en ligne sur : Google-Livre (partiel). Provenance : Incorporation : Non acquis, Prix éditeur : 25.40 € TTC prix indicatif vu 15€. Accès à l'emprunt : Statut de l'ouvrage : Reconnaissance associative : |
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Ceux qui connaissent l'éclectisme de l'auteur (dont on peut lire également en français Echolalies : Essai sur l'oubli des langues et L'Ennemi de tous. Le pirate contre les nations, Seuil, 2007 et 2010) ne seront pas surpris. Ils ne s'étonneront pas non plus qu'un livre mêlant philosophie et histoire de la philosophie ait été écrit par un professeur de littérature comparée de l'université de Princeton. Depuis plusieurs décennies désormais, dans les universités américaines, les philosophes qui ne traitent pas de philosophie analytique sont accueillis dans les départements de littérature. Du reste, la référence à l'"archéologie" dans le titre de l'ouvrage (dans l'édition originale, il s'agit du sous-titre : Archeology of a Sensation) fait immédiatement penser au philosophe Michel Foucault. Mais il s'agit là d'une association d'ordre général, car Foucault n'apparaît pas dans le livre de Heller-Roazen. La perspective archéologique indique davantage le refus d'une continuité à tout prix. Mais Foucault n'a été ni le premier ni le seul à insister sur l'existence de ruptures à l'intérieur de traditions considérées comme homogènes. Dans le cas de Heller-Roazen, "archéologie" est plutôt synonyme de philologie (l'étude de la langue par l'analyse des textes), un autre élément de distance par rapport à Foucault.
Mais
venons-en au thème du livre, c'est-à-dire à l'analyse des
sensations, et plus précisément à l'identification d'un
sens, différent des autres sens (vue, odorat, etc.) mais qui les commande
tous, un sens qui donne lieu à la sensation élémentaire
d'exister et qu'ont en commun tous les êtres vivants. Aristote, suivi
par une longue tradition plusieurs fois réinterprétée de
façon originale (depuis les stoïciens à saint Augustin et
Tommaso Campanella), a qualifié ce sens de "sens commun",
précisant qu'il unit l'espèce humaine aux autres espèces
animales. Certains spécialistes, souvent de grande valeur, ont voulu
voir dans les textes d'Aristote dédiés à ce thème
une sorte d'anticipation, obscure et confuse, de Descartes et de ses réflexions
sur la conscience et le sujet - des termes qui, dans le grec d'Aristote et de
ses commentateurs, n'existaient pas. Cette thèse, qui tentait de faire
d'Aristote, sinon un moderne, du moins un précurseur, timide et contradictoire,
des modernes, est totalement insoutenable. C'est ce que démontre Heller-Roazen
avec des arguments particulièrement convaincants. Le rétablissement
philologique des idées d'Aristote et de ses continuateurs sur le "sens
commun" emprunte une direction différente, voire opposée,
à celle initiée par Descartes. Avec le "cogito" et les
animaux-machines (deux aspects du même tournant philosophique), la continuité
entre l'espèce humaine et les autres espèces animales en matière
de sensation, soutenue énergiquement par Aristote, était, en effet,
réfutée et rejetée dans un passé lointain et incompréhensible.
D'où, d'ailleurs, les tentatives successives d'apprivoiser Aristote en
en faisant un annonciateur inconscient de Descartes, voire de Kant. Heller-Roazen
suit la longue fortune, faite de déformations et d'enrichissements, de
cette idée, jusqu'à se retrouver face à celui qui est,
avec Aristote, l'autre grand protagoniste de ce livre : Leibniz, le philosophe
du continuum et des "petites perceptions", analysé ici avec
une grande pénétration d'esprit.
Vient ensuite une série de chapitres consacrés à des textes de physiologistes et psychiatres des XIXe et XXe siècles, qui semblent introduire un tournant dans la trajectoire essentiellement philosophique suivie par Heller-Roazen. En réalité, ces textes montrent encore une fois l'incroyable richesse de la notion de "sens commun", entendu comme sens lié à la pure sensation d'exister - ou à sa perte. Des pathologies comme la perception des membres manquants ou membres fantômes après une intervention chirurgicale, ou le sentiment de dépersonnalisation que le psychiatre Ludovic Dugas a fait entrer dans la littérature psychiatrique (1898) sont ramenées ici à la longue réflexion initiée par Aristote : une continuité que Heller-Roazen démontre efficacement, dans une controverse avec le critique Jean Starobinski à propos du terme "cénesthésie" introduit en 1794 par le psychiatre Johann Christian Reil.
C'est encore un psychiatre, Pierre Janet (1859-1947), dont Heller-Roazen souligne à juste titre l'importante contribution à la philosophie, qui a isolé ce qui est devenu le motif d'Une archéologie du toucher : la longue trajectoire qui unit Aristote à Leibniz sur le thème du sens commun et les implications anticartésiennes assumées par ce même thème. Comme le dit le titre d'un des chapitres que Heller-Roazen a dédié à Aristote, "Sentio ergo sum".
Mais outre le fait qu'il a vraisemblablement inspiré le thème du livre, Pierre Janet en a également suggéré les conclusions, même si les résultats semblent moins convaincants. Aujourd'hui, nous pouvons voir dans les réflexions de Janet sur la déréalisation l'une des sources du Sartre de La Nausée (voir plus généralement les notes posthumes, largement inspirées de Janet, de l'anthropologue italien Ernesto De Martino, parues en Italie sous le titre "La fine del mondo"). Mais aller jusqu'à identifier, comme le fait Heller-Roazen, dans la déréalisation le malaise de notre époque, et même l'accomplissement paradoxal et la radicalisation du tournant philosophique de Descartes, signifie projeter sur un plan général un phénomène inévitablement circonscrit, d'un point de vue tant social que géographique. La patiente qui dit à Pierre Janet "Sans doute je pense, mais je n'existe pas" souffre d'un état douloureux qu'une très grande partie de ceux qui vivent sur notre planète aujourd'hui considérerait comme un luxe plus ou moins incompréhensible.
Ceux qui ont suivi le parcours, riche et bien souvent passionnant, tracé par Heller-Roazen se seraient attendus à toute autre conclusion. La fragilité croissante de notre planète a donné une nouvelle signification aux réflexions initiées par Aristote sur le sens commun et sur la sensation comme élément commun à toutes les espèces vivantes. Face à une menace qui pèse sur l'ensemble du vivant, la distance entre l'espèce animale (la nôtre) qui a déclenché un déséquilibre environnemental sans doute irréversible et les autres espèces animales, s'est inévitablement réduite. Comme dit le proverbe, nous sommes tous dans le même bateau - même s'il s'agit d'un bateau qui ressemble davantage au Titanic qu'à l'arche de Noé.
Une
archéologie du toucher nous offre de précieux éléments de réflexion
sur ces thèmes, même si c'est parfois contre les intentions de
son auteur. Quoi qu'il en soit, nous lui en sommes reconnaissants.
(Traduit de l'italien par Régine Cavallaro.)
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